Eternelles infans.

par porte-jarretelles@wheelchair


« Bonjour! L’heure c’est l’heure, il est 11 heures 40, le transport est programmé à 11 heures 50, en comptant les dix minutes d’avance, il faut que tu viennes. ».

Voici les salutations que m’a adressées un conducteur du service de transport spécialisé pour les PMR, de ma ville d’adoption, jeudi dernier, en entrant promptement dans la salle où j’achevais mon cours d’accordéon.

La jeune femme de vingt et un ans que je suis s’est faite taper sur les doigts par un conducteur qui, d’une part se permet d’interrompre mon cours, et d’autre part, me tutoie. Eh eh, mais qu’ai-je osé espérer? Que le chauffeur attende l’heure convenue de la prise en charge, qu’il me vouvoie et qu’il me parle sur un ton respectueux?

En effet, je suis une jeune femme sur roulettes…et qui dit roulettes dit infantilisation, qui s’illustre essentiellement par le tutoiement, agrémenté de quelques remontages de bretelles par-ci par-là. Nous, les PMR, serions des éternels infans avec qui il n’est pas nécessaire de s’embarrasser avec des futilités telles que le vouvoiement…

Ainsi, bien que j’estime beaucoup les chauffeurs de ce service de transport spécialisé, notamment parce que leurs conditions de travail ne sont pas optimales et que leur rémunération est bien maigre compte tenu du travail fourni, cela m’agace fortement lorsqu’un chauffeur, que j’attends depuis vingt minutes en bas de mon immeuble, à cause des fichues dix minutes d’avance exigées par le règlement du service et des dix minutes de retard du conducteur, me dit en dépliant la rampe du véhicule aménagé :

« Bonjour, je suis Roger, on ne s’est jamais vu il me semble. Et toi la forme? »

« Oui oui, et si on se faisait une p’tite bouffe? »

Sérieusement, Roger, je ne suis pas ta pote, et tu n’es pas mon pote, même si tu m’as l’air très sympathique.

Il n’est donc pas rare que je me fasse tutoyer par de parfaits inconnus. Je l’admets, je suis jeune et je comprends également que certaines personnes emploient le tutoiement lors des premiers échanges afin d’établir une relation conviviale, de proximité. Certes. Néanmoins, il y a des situations où des jeunes gens, de ma génération, auraient été tutoyés alors que moi, dans la même situation et avec le même interlocuteur, on m’adresse la parole comme si j’étais un pote de longue date.

S’il n’y avait que le tutoiement…

Il y a certaines personnes par exemple, qui, lorsque je les rencontre dans la rue ou dans le métro se permettent de me pousser, comme une poussette, sans me demander ma permission. Étrange non?

La dernière situation date d’il y a une semaine environ. Je faisais mon exercice physique quotidien, c’est-à-dire je montais, en fauteuil, une pente conséquente à proximité du centre-ville afin de me rendre chez moi. Tout d’un coup, un homme qui marchait derrière moi, d’une cinquantaine d’années accompagné d’une femme, accélère son rythme afin de m’atteindre. Il saisit les poignets de mon fauteuil roulant et se met à me pousser, bien évidemment sans m’avoir dit « bonjour », et encore moins sans m’avoir demandé mon avis. Je proteste. L’homme continue à me pousser. Je proteste, en augmentant le volume de ma voix fluette. Il s’arrête, arrive à ma hauteur, m’adresse un sourire, me dépasse en attrapant la main de son amie et le couple s’éloigne.

En analysant la situation, j’imagine que l’homme n’a sans doute pas imaginé que j’étais apte à demander de l’aide en cas de besoin…il a donc pris la décision pour moi, tel un parent qui prend la décision pour son enfant ou un tuteur pour un incapable.

Je sais bien que, les hommes, à un degré plus ou moins aigu, entretiennent une sorte de fascination pour les objets roulants…les voitures, les motos…les fauteuils roulants également. Lorsque ce sont des copains qui régressent en faisant « VROUM VROUM » avec mon fauteuil, cela ne me dérange pas tant. Cela me dérange d’avantage lorsqu’il s’agit d’inconnus…à moins qu’il s’agisse d’une technique d’approche maladroite…, encore faut-il que la personne soit charmante (oui, les handis ont le droit d’avoir des exigences).

Sérieusement, cette infantilisation des personnes en situation de handicap me scandalise. Pour ma part, j’ai la « chance » de vivre de manière autonome (ce qui normalement devrait être un droit pour toute personne en situation de handicap). La situation des personnes vivant en institutions spécialisées est encore plus révoltante, où des soi-disant éducateurs réprimandent sans cesse les pensionnaires, voire les punissent lors qu’ils « désobéissent ». De quel droit des adultes, ayant ou non des troubles mentaux, sont-ils houspillés, sanctionnés comme des enfants indociles? N’allez même pas imaginer que ces personnes puissent dormir dans le même lit que leur partenaire…pour y faire quoi? S’embrasser? Se toucher? Faire l’amour? La vie sexuelle des personnes handicapées…je m’égare, quoique. Cela fera l’objet d’un autre billet.

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