Dites STOP à la « pornographie de l’inspiration » !

par lydieraer


En octobre dernier, à la fin d’un entraînement de natation, alors que je sortais du bassin et me transférais dans mon fauteuil roulant, une étudiante est venue à ma rencontre :

« Quel courage !
Pourquoi donc ?
Tu as du courage de nager parmi nous. Ton handicap ne se voit pas lorsque tu nages. Tu m’inspires! Bravo ! »

En quoi le fait de pratiquer une activité sportive est-il un acte courageux ?! En quoi serais-je une source d’inspiration en nageant avec le club de mon université?

Ce n’est pas la première fois que je me vois affublée du titre de «super-héros de l’année». En effet, j’aurais fait preuve de courage en suivant des études de droit, en vivant seule dans mon appartement, en passant mon permis, en nageant, en faisant de la musique, en faisant du shopping, en prenant le train… Bref, en vivant.
Et vous, cela vous est-il arrivé d’être qualifié de «courageux » lorsque vous sortiez de votre salle de sport, dégoulinant de sueur par exemple ? Il me semble que non.

Bien entendu, je ne fustige pas ces personnes. Je ne doute pas de leur bienveillance.
Je pense juste que ces individus ne se rendent pas compte de ce qu’est la vie d’une personne en situation de handicap.

Non, je ne suis pas super-woman, et je pense que vous auriez eu une vie similaire à la mienne si vous aviez été à ma place.

Je n’ai pas davantage de mérite que vous pour l’instant car je n’ai rien accompli d’extraordinaire.

La faute à la « pornographie de l’inspiration »

Qu’est-ce la « pornographie de l’inspiration » ?
J’ai pris connaissance de cette expression depuis peu, c’est-à-dire il y a quelques semaines, lorsque j’ai visionné la conférence TED de Stella Young, feu journaliste et militante australienne, qui était atteinte tout comme moi d’ostéogénèse imparfaite. Elle y parle d' »inspirational porn », que l’on peut traduire de manière peu élégante en « pornographie de l’inspiration ».

Ainsi, dans la vidéo, la jeune femme narre une anecdote. Alors qu’elle commence à donner un cours de droit à des lycéens, un de ses élèves lui demande quand elle compte faire son « discours inspirant ».
En effet, les personnes valides, novices au monde du handicap attendraient de nous une inspiration ! Le simple fait d’être en situation de handicap ferait de nous des héros !

Par exemple, de nombreuses images circulent sur le net, telles que celle-ci, où l’on peut observer l’ancien athlète paralympique Oscar Pistorius en train de courir avec une petite fille. inspirational porn

Le fait de courir avec des prothèses ne fait pas de ces deux personnes des « héros ». L’athlète paralympique, qui est un homme comme les autres, ce qu’a dramatiquement illustré l’affaire Reeva Steenkamp, ne fait pas preuve d’un héroïsme particulier en utilisant ses prothèses en carbone. Il en est de même pour la petite blondinette à sa droite. Tous deux se sont adaptés à leurs corps amputés et maximisent leurs capacités.

En quoi cela serait-il héroïque? N’en feriez-vous pas de même à leur place? Resteriez-vous dans des poubelles à l’instar de Nagg et de Nell de « Fin de partie » de Samuel Beckett?

Handicapés et congratulés sans raison valable

Comme l’a mentionné Stella Young dans son discours, à cause de cette « pornographie de l’inspiration », les personnes atteintes d’un handicap en sont arrivées à être félicitées pour le simple fait de se réveiller chaque matin en se remémorant leur propre nom !

Cela prête à sourire, certes. Néanmoins, cette tendance montre surtout le peu d’attente que la société a vis-à-vis des personnes en situation de handicap.

Bien sûr, je ne nie pas que le quotidien est plus compliqué lorsque l’on est atteint d’un handicap (surtout à cause du manque d’accessibilité des transports en commun, des lieux accueillant du public, de l’étroitesse d’esprit de certains). Cependant, j’aimerais que les personnes en situation de handicap cessent d’être applaudies uniquement parce qu’elles vivent. En effet, j’estime que les personnes handicapées ne doivent être congratulées uniquement lorsqu’elles accomplissent quelque chose, à l’instar des personnes valides.

La nécessité de mettre en avant les compétences et les qualités des personnes en situation de handicap via l’inclusion

Réfléchissez un instant à la place occupée par les personnes handicapées dans les médias…dans les films, les séries, les documentaires… Elles sont la plupart du temps cantonnées à leur handicap, à leur rôle d' »handicapé de service ».

En effet, par exemple, dans un JT, avez-vous déjà vu une personne handicapée interviewée sur le prix de l’essence ou bien à propos de la réforme des professions réglementées ? Non.

Bien que cela était inenvisageable il y a une cinquantaine d’années, présentement, les personnes en situation de handicap aspirent à faire des études, à travailler, à fonder une famille pour certaines, à faire du sport de haut niveau pour d’autres. Bref, elles ont des qualités et des compétences et ne devraient être mises en lumière uniquement lorsqu’elles usent de ces attributs pour accomplir quelque chose. Néanmoins, cela ne sera totalement possible, me semble-t-il lorsque les personnes en situation de handicap seront entièrement incluses dans la société, et notamment grâce à l’accessibilité des transports, des lieux accueillant des publics (notamment les écoles, les universités, les entreprises) et les lieux où le lien social se crée (les bars, les restaurants, les musées, les salles de concert…).

En hommage à Stella Young, décédée ce mois-ci, je répéterais, pour conclure ce billet, son leitmotiv :

« Je ne suis pas votre source d’inspiration, merci. »

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