Un jour, je danserai.

par porte-jarretelles@wheelchair


Je me suis toujours considérée comme une personne à part entière, avec des goûts, des aspirations, des rêves. Fort heureusement, mes parents ne m’ont jamais freinée. Ils ne m’ont jamais dit que je ne pouvais faire telle ou telle chose en raison de mon handicap. Ils m’ont toujours accompagnée, poussée.

J’ai fait mien de cet adage :  » Tout est réalisable, à condition d’y mettre les moyens « . Jamais mon handicap ne me freinera.

Ainsi, à six ans, j’ai commencé à faire de la natation. Ma maladie rendant mes os fragiles, c’est tout naturellement que j’ai commencé à nager avec le club Handisport de la ville où j’ai grandi. Cela me sécurisait de nager avec d’autres personnes en situation de handicap, qui feraient attention à moi, notamment en ne me donnant pas de coups en nageant à mes côtés. Néanmoins, me cassant très régulièrement, ce n’est qu’à l’âge de onze ans que j’ai cessé de m’agripper aux bords du bassin et ai commencé à nager seule. À treize ans, j’ai débuté les compétitions Handisport. Je l’ai fait pendant huit années.

J’en garde de très bons souvenirs. De l’émotion, de l’adrénaline, le dépassement de soi, de belles rencontres, de beaux paysages observés lors des déplacements dans toute la France, et surtout, de belles et franches rigolades. L’humour made in Handisport, c’est quelque chose. C’est noir, grinçant. Tout ce que j’aime.

En parallèle de cela, à neuf ans, j’ai commencé la musique. J’ai pris des cours d’accordéon diatonique dans la maison pour tous de mon quartier.

Ensuite, j’ai intégré une classe à horaires aménagés musique à l’entrée au collège.

Mon emploi du temps était organisé de telle sorte que mes camarades et moi puissions assister à nos cours au Conservatoire deux après-midis par semaine. Je l’ai fait pendant sept ans, de la sixième à la terminale.

Venant d’une famille plutôt prolo, personne dans mon entourage n’écoutait de musique dite savante. Mes parents écoutaient du rock, de la variété française ainsi qu’un peu de musique techno étrange des années 90. Ces classes à horaires aménagés musique ont constitué une réelle ouverture. Je me suis mise à écouter Beethoven, Chopin, Stravinski, Bartok, Debussy ( mais également de sacrées daubes musicales…je l’admets honteusement ).

Au Conservatoire, bien que mon professeur d’accordéon se demandait, au début, si mes capacités intellectuelles n’étaient pas proportionnelles à ma taille, c’est-à-dire amoindries (je l’ai appris avec sa fille, quelques années plus tard), j’ai été considérée comme une élève lambda. J’ai fait mes preuves. Mon professeur d’accordéon a cessé de penser, me semble-t-il, que je souffrais d’une déficience intellectuelle. De belles années, riches en enseignements.

Je me sentais bien. J’avais à la fois un pied, ou plutôt une roue, dans le monde dit « handi », et l’autre dans le monde dit « ordinaire », tout comme j’avais une mère « valide » et un père « handi ».

Un juste équilibre. À l’époque, je ne voyais pas la frontière entre ces deux mondes. Je ne faisais pas de différence entre mes amis avec qui je faisais de la compétition et mes camarades du Conservatoire. Je ne voyais pas le handicap. Je ne voyais pas la « validité ».

Encore aujourd’hui, je ne fais toujours pas la différence entre mes amis estropiés et mes amis dits valides. Ce sont des personnes que j’aime. Rien de plus.

Moi-même, j’oublie que je suis en situation de handicap. Je suis une jeune femme de vingt-trois ans, qui en est à sa dernière année d’études à l’université. Bref, je suis une personne à part entière.

Néanmoins, parfois, la société me rappelle que je suis handicapée, que je ne fais pas partie de la norme. Cela peut être parfois assez violent.

Depuis de nombreuses années, je rêve d’une chose. Je veux danser. Néanmoins, ma fatigabilité, ma fragilité osseuse et mon manque d’équilibre m’empêchent de danser debout.

Je danserai donc en fauteuil.

Cela est possible. Je connais personnellement des personnes qui dansent en fauteuil. De plus, sur youtube, on peut voir de belles performances en la matière.

Plus le temps passe, plus l’envie de danser s’accroît. Je ressens un besoin viscéral d’exprimer des émotions avec mon corps.

J’ai donc contacté deux clubs de danse. Ils ne sont pas destinés à un « public handi ».

Peu importe, je ne souhaite pas danser uniquement avec des personnes en situation de handicap. Je parle déjà assez de handicap comme cela… J’ai besoin d’air. Je ne veux pas être catégorisée, ghettoïsée.

Je veux danser et pas juste remuer les bras et faire tourner mon fauteuil roulant en rond. Je veux que cela ait un minimum de gueule, quand même.

Le président du club de danse que j’ai contacté en premier, qui propose notamment des cours de West Cost Swing, m’a répondu par e-mail. Je l’ai lu ce matin.

Il serait préférable que je n’assiste pas à ces cours car mon fauteuil prendrait trop de place. De plus, la professeure de danse ne serait pas formée. De toute façon, je ne devrais pas me tourner vers la danse en couple car cela serait trop difficile pour une personne en fauteuil. 

La grosse claque. C’est la première fois que je ne suis pas la bienvenue dans une association proposant une activité artistique.

Mon handicap m’est revenu en plein dans la figure. Je me suis effondrée.

Je ne m’attendais pas à une telle réponse. Peut-être suis-je naïve, mais je pense que tout est réalisable, adaptable. De plus, je sais pertinemment que la danse en couple est possible pour une personne en fauteuil roulant.

Pourquoi la professeure ne m’a-t-elle pas proposé un rendez-vous, au moins ? Pourquoi n’a-t-elle pas essayé d’adapter ses chorégraphies ? Pourquoi cette occasion qui se présentait à elle n’a pas éveillé sa curiosité, représenté un défi à relever ?

Naïvement encore, je pense que la différence est une richesse. Tout ce qui est différent de moi éveille ma curiosité. En conséquent, je pense que j’aurais apporté une richesse à cette classe de danse. Il s’avère cependant que la professeure de West Cost Swing et le président de cette association en aient pensé autrement.

En attendant une réponse positive de la part de la seconde association à qui je me suis adressée, qui propose des cours de Lindy Hop (je l’avoue, cette danse est assez sportive, mais j’aime relever les défis un peu fous !), je ne peux que constater que beaucoup d’individus se braquent face à la différence, à l’inconnu. C’est un lieu commun, mais c’est une cruelle vérité.

Cela dit, je continue à prospecter…

Un jour, je danserai, et cela ressemblera à quelque chose.

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