Mon premier rendez-vous chez Pôle Emploi

par porte-jarretelles@wheelchair


Comme l’illustre parfaitement cette vidéo, lorsque l’on se déplace en fauteuil roulant hors de son domicile, on peut avoir l’impression de participer quotidiennement aux jeux paralympiques.

Slalomer sur le trottoir entre les obstacles (voitures mal garées, poubelles, racines d’arbres, crottes de chien bien fraîches…), faire des détours improbables pour atteindre l’unique accès PMR dans un bâtiment (c’est souvent à l’arrière dudit bâtiment, caché, ce qui est symboliquement assez significatif), faire des tours gratuits de métro parce qu’il y a un ascenseur en panne :

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Les imprévus, ça peut être cool. Cela pimente le quotidien. Cependant, parfois, on s’en passerait bien.

Contrairement aux jeux paralympiques, qui ont lieu tous les quatre ans, nos emmerdes, elles, sont quotidiennes.

Aujourd’hui, la jeune demandeuse d’emploi que je suis avait sa première réunion d’information dans une agence Pôle Emploi.

Je n’ai pas le sens de l’orientation. Par conséquent, comme je ne suis jamais allée dans cette agence Pôle Emploi, je planifie mon trajet avec une application sur mon smartphone.

Je dois prendre deux bus. Or, arrivée à l’arrêt de bus, situé en bas de chez moi, je remarque que l’arrêt où je dois prendre ma correspondance n’est pas « accessible aux PMR » (dans les faits, il est accessible, mais selon la réglementation de la compagnie de transports en commun, cet arrêt n’est pas accessible car le trottoir ne fait pas la hauteur réglementaire.).

Ce n’est pas cela qui va m’arrêter. Je veux trouver un travail. Je veux être autonome financièrement. Surtout, mes cinq années de droit doivent me servir à quelque chose. Elles ne comptent pas pour des clopinettes ! Bref, il faut aller à ce fichu rendez-vous Pôle Emploi.

Une fois montée dans le bus, je m’adresse à la conductrice en lui expliquant que je dois absolument descendre à l’arrêt programmé car j’ai un rendez-vous ultra important. Cette dernière me répond qu’il n’y a aucun problème.

Chouette ! Enfin une personne compréhensive qui n’applique pas bêtement le règlement à la lettre ! Enfin…cela devrait être le cas pour tout le monde. Non ?

Descendue du premier bus, je réalise que je dois attendre une dizaine de minutes ma correspondance. Rapidement, un bus, que je ne dois pas prendre, arrive. Lorsque les passagers y sont montés, le chauffeur approche le bus à ma hauteur, ouvre les portes et me dit (alors que je ne lui avais rien demandé) :

Madame ! Vous savez très bien que cet arrêt n’est pas accessible !

Je lui réponds que sa collègue m’a laissée descendre à cet arrêt et que je dois absolument prendre un autre bus à ce même arrêt car j’ai un rendez-vous important. Il me répond encore que cela est interdit.

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Imaginez un quinquagénaire, avec des cheveux blancs et des lunettes, à la place de la bonne-sœur.

 

Je bouillonnais intérieurement. J’avais envie de lui crier  « Mais de quoi tu t’mêles, sérieusement ? ». Au lieu de cela, je me justifie (alors que franchement, rien ne m’y obligeais. Je regrette même de l’avoir fait). Je lui dis que je viens d’apprendre la veille que j’avais ce rendez-vous (je ne vérifie pas tous les jours ma boite aux lettres) et que je n’ai pas pu réserver un transport avec le service dédié aux personnes en situation de handicap.

Je suis tout de même fière d’avoir réussi à hausser le ton (c’est qui relève de l’exploit pour la timide que je suis) et de lui avoir dit que moi aussi, j’ai une vie, tout comme lui.

Ma correspondance tant attendue arrive. Ce que je redoutais arriva. Le chauffeur me fait la morale.

 » Cet arrêt n’est pas accessible. Ben, pour cette fois ça ira. Je vais aller m’arrêter un peu plus loin pour déployer la rampe.

– Je sais bien. Mais je n’ai pas le choix. Je n’ai pas d’autres moyens pour me rendre à mon rendez-vous. Vous n’avez pas besoin de vous avancer, une de vos collègues m’a laissée descendre à cet endroit.

– Quoi ? Vous vous habituez à descendre et monter à cet endroit ? Cela ne doit pas être une habitude !

L’énervement a augmenté d’un cran. Je lui ai dit :

MOI AUSSI, J’AI UNE VIE. JE CHERCHE DU TRAVAIL. JE VEUX M’EN SORTIR. ALORS VOUS ALLEZ ME SORTIR CETTE RAMPE !

 

En dix minutes de temps, deux hommes se sont permis de me faire la morale. Deux hommes n’ont pas vu en moi leur semblable. Tout comme eux, j’ai des factures à payer, des projets (j’ai besoin d’un salaire pour les réaliser). Tout comme eux, j’ai une vie professionnelle, sociale, familiale. Bref, tout comme eux, je suis un être humain.

Par ces deux comportements irrespectueux et paternalistes, je n’ai pas été traitée dignement.

Seules les personnes en situation de handicap rencontrent une telle discrimination dans les transports en commun. Les « arrêts de bus inaccessibles » et le nombre limité à deux personnes en fauteuil roulant par bus… Cela est inadmissible. Non, ce n’est pas parce que l’on est en situation de handicap que l’on a du temps à perdre.

Ce qui est d’autant plus insupportable, c’est le comportement irrespectueux de certains chauffeurs de bus, qui traitent avec mépris les personnes en situation de handicap. Entre les propos infantilisants et les comportements inappropriés (ne pas déployer la rampe à l’arrêt demandé et conduire alors que la personne à mobilité manifeste, notamment en criant, son souhait de sortir à l’arrêt demandé), il y a de quoi devenir aigri, franchement.

Je demande aux personnes en situation de handicap de ne pas se taire face à de tels propos ou comportements. À l’instar de tous les autres citoyens, nous devons être considérés avec respect. Ces discriminations ne sont pas une fatalité. Bougeons-nous ! Indignons-nous !

Pour la blague, à mon arrivée dans l’agence Pôle Emploi, j’ai remarqué que l’ascenseur était en panne. Or, mon rendez-vous se tenait au deuxième étage.

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