Et si on cessait de vouloir « dépasser notre handicap » ?

par porte-jarretelles@wheelchair


J’ai toujours eu pour mot d’ordre  » Tout est possible, à condition d’y mettre les moyens ! ». J’ai toujours foncé tête baissée (mon signe astrologique « Bélier » doit y être pour quelque chose…) pour faire « comme tout le monde ».

Je suis allée à l’école, j’ai fait du sport, de la musique. Ensuite, est venu le temps de la fac, des soirées, des copains, des histoires amoureuses plus ou moins foireuses.  Je suis partie seule à dix-huit ans sur un coup de tête rejoindre mon copain de l’époque aux États-Unis. Je suis montée en haut du Mont-St-Michel. Je marche avec des talons alors que cela n’est pas trop conseillé avec la maladie des os de verre.

Je ne me suis jamais dit : « Je ne peux pas le faire parce que je suis en situation de handicap ».

Néanmoins, parfois, il y a des difficultés insurmontables. Il faut l’accepter et trouver des moyens pour contourner l’obstacle.

Ainsi, il y a un mois de cela, j’ai réussi à danser debout pendant un stage de cinq heures. J’étais aux anges, non pas parce que j’avais pris plaisir à danser, mais parce que j’étais parvenue à relever un défi. J’avais surmonté la fatigue, la douleur. J’avais « dépassé mon handicap ».

Dimanche dernier, j’ai fait de même. Le souci est que j’étais complètement à la ramasse. Au lieu de me concentrer sur la chorégraphie à apprendre, je regardais où je mettais mes pieds, si les autres danseurs ne s’approchaient pas trop de moi (afin qu’ils ne me fassent pas tomber)… Ce n’était pas une partie de plaisir.

Le coup de grâce est arrivé hier. Des participantes au stage avaient publié des vidéos sur la page Facebook du stage (afin que l’on travaille la chorégraphie chez nous). L’horreur. J’ai pleuré. Beaucoup pleuré.

Je ressemblais à un gnome qui boîte et qui a des soucis de coordination. J’avais l’impression d’avoir été tournée en ridicule.

Plus jamais cela.

Après une nuit de sommeil, j’ai réalisé que j’étais tombée dans un écueil propre à beaucoup de personnes en situation de handicap. Me souvenant de discussions partagées avec des ami.e.s estropié.e.s comme moi, j’ai relevé notre tendance à vouloir mener la vie des « bipèdes normalement constitués », quitte à souffrir, abîmer notre corps, voire notre esprit lorsque l’on se retrouve face à l’échec.

Alors que je n’ai pas les capacités physiques pour danser debout, comme une valide, je me suis obstinée à vouloir danser « comme une personnes valide ». J’ai couru le risque de me causer une fracture.

La danse me procure énormément de plaisir et j’étais sur le point de prendre la décision de ne plus danser après cet échec. Comment pouvais-je accepter de revoir des gens (les autres danseurs) m’ayant vue dans une situation où je me suis ridiculisée ?

Après avoir été consolée par mon compagnon, je me suis dit qu’il fallait que je danse différemment, c’est-à-dire avec mon fauteuil (avec lequel je me sens libre, avec lequel je peux tournoyer comme des patineurs sur la glace ). Après tout, on ne demande pas à un unijambiste de courir le 400 mètres sur ses moignons ni à un mal-voyant de faire du vélo sans guide.

Alors que j’écris ces lignes, je découvre une citation de Stephen Hawking sur Facebook.

« Mon conseil aux autres personnes handicapées est de vous concentrer sur ces choses que votre handicap vous permet de faire et de ne pas regretter ces choses avec lesquelles il interfère. N’ayez pas un esprit handicapé. »

On peut dire que je lis ces mots à point nommé.

J’ai l’impression que l’on demande aux personnes en situation de handicap de « dépasser leur handicap », à ce qu’elles soient des héro-ïne-s. Est-ce pour rendre le handicap plus acceptable ? Alors que les médias, les publicités exposent de plus en plus les sportifs de haut de niveau dans leurs contenus, des personnes hors du commun donc, l’image de « Monsieur ou Madame tout-le-monde handicapé-e » peine à se faire une place dans l’imaginaire collectif.

Seule une minorité de personnes en situation de handicap auront une vie hors du commun, de par l’accomplissement d’exploits sportifs, artistiques, intellectuels… Tout le monde n’a pas l’intelligence et la curiosité de Stephen Hawking !

Les personnes en situation de handicap peuvent être des professeur-e-s, des artistes, des parents, des punks à chiens, des cons, des fiscalistes, des militant-e-s, des amant-e-s, des étudiant-e-s, des retraité-e-s, des criminel-le-s, des secrétaires…

Je vais essayer de cesser de me mettre cette pression à vouloir toujours « me dépasser », à vouloir faire « aussi bien », voire mieux, que les personnes valides. Je n’aspire finalement qu’à mener ma barque, vivre auprès des personnes (et de mon chat !) que j’aime, à profiter des petits et grands plaisirs (comme Amélie dans Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain) et à suivre un mode de vie qui cause le moins de torts à autrui.

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