Et si on mettait un peu de crip dans l’écologie ?


Je suis profondément écologiste. J’essaie d’agir au maximum en adéquation avec mes convictions écolos.

En effet, je mange bio, mon conjoint et moi-même réalisons nos courses dans une coopérative bio, nous faisons du compost, je ne prends plus l’avion (ce qui me vaut quelques « engueulades » avec mes potes lorsque nous choisissons nos destinations de vacances), je ne consomme plus de produits issus de l’exploitation animale, je limite ma consommation de fringues neuves, je vote écolo… Bref, l’écologiste exemplaire, me direz-vous.

Néanmoins, il y a un hic.

Je suis dépendante de ma voiture, pour les trajets dans un rayon de plus d’un kilomètre autour de chez moi. D’une part, je ne peux pas compter sur l’accessibilité des transports en commun (les lignes de bus RATP sont accessibles sur le papier, mais dans les faits, les rampes me permettant d’y accéder fonctionnent une fois sur trois). D’autre part, étant plus fatigable et plus fragile qu’un bipède normalement constitué du fait de mon ostéogénèse imparfaite, les transports en commun sont source d’épuisement et d’angoisse. Ainsi, je n’emprunte jamais un bus bondé par crainte qu’un usager me tombe dessus. En effet, il y a plusieurs années de cela, une personne âgée ayant perdu l’équilibre est tombée sur moi et j’ai fait office d’air-bag. Résultat : une micro-fracture à l’épaule.

Je suis courageuse, mais pas téméraire.

Or, selon les chiffres du Haut Conseil pour le climat, en matière de transport, les déplacements routiers ont généré 94,2 % des émissions de gaz à effet de serre en 2018*.

Comment vivre en adéquation avec ses convictions écologistes lorsque l’on est en situation de handicap ?

Les transports ne sont pas les seuls sujets pouvant entrer en contradiction avec un quotidien autonome, lorsque l’on est dans une situation de dépendance physique. Ainsi, comme je l’ai mentionné plus haut, mon conjoint et moi-même pratiquons le compostage de nos déchets alimentaires. Ainsi, pendant la semaine, nous jetons et accumulons nous pelures diverses et variées dans un Bio seau, que nous vidons chaque semaine dans le bac à compost de notre quartier. Cependant, le trajet du domicile au bac à compost peut se révéler sportif lorsqu’il est fait à roulettes…

  1. Tout d’abord, il faut savoir où accrocher le Bio seau (qui peut peser jusqu’à 4 kilos !). Me déplaçant en fauteuil roulant manuel, je ne peux pas porter le Bio seau avec mes bras. Je le pose donc sur mon repose-pieds. Système D activé !
  2. Ensuite, le trajet jusqu’au bac à compost, qui fait grosso modo 450 mètres, est semé d’embûches. Ainsi, il m’est arrivé de manquer de me renverser sur le côté, avec mon fauteuil roulant, en franchissant une section du trottoir couverte de pavés, en pente sur le côté droit (pavés + pente de côté = le combo de la mort qui tue pour les PMR !). Ne souhaitant pas tomber sur la chaussée, avec des pelures de légumes renversées sur mes jambes (je ne sais pas si c’est bon pour la peau, sauf le marc de café qui constitue un très bon gommage, si si !), je roule à présent sur la route.
  3. Roulant sur la route en fauteuil roulant sur quelques mètres, bien évidemment, j’agace les cyclistes et les conducteurs, qui me font, parfois, de doux appels de phare.
  4. Une fois mon but presque atteint, c’est-à-dire à 5 mètres du bac à compost, je me retrouve face à une petite marche, que je dois franchir pour rejoindre le parc où sont installés les bacs à compost. Un coup de wheeling et me voilà embourbée à l’entrée du parc, car le niveau du sol après la marche est plus bas que celui précédent la marche. De plus, le sol est irrégulier et en terre.
  5. Je n’ai donc plus qu’à espérer qu’une belle âme vienne me délivrer et me voilà arrivée à mon but !

Entre nous, heureusement que mon conjoint se charge la plupart du temps de cette corvée. Seule, je ne sais pas si je serai assidue en matière de compostage du fait de l’épuisement engendré. Cela explique sans doute pourquoi je ne connais pas, autour de moi, des personnes en situation de handicap pratiquant le compostage de leurs déchets organiques.

Étant relativement autonome, bien que cela me fatigue davantage qu’une personne valide, je cuisine et j’accorde énormément d’attention à la qualité de ce que je mange. Je boycotte les plats préparés issus de l’industrie agroalimentaire.

Néanmoins, je connais quelques personnes en situation de handicap pour qui peler et découper trois carottes est une véritable épreuve et demande énormément d’énergie. Si ces personnes n’ont pas la chance d’être accompagnées par un.e auxiliaire de vie dans la préparation des repas, il faut bien reconnaître que le recours régulier aux produits issus de l’industrie agroalimentaire est une solution pour pouvoir se nourrir tout en conservant leur énergie. Il n’est donc pas aisé pour une personne en situation de handicap de vivre en totale adéquation avec ses convictions écologiques. Cependant, cela fait-il d’elle un.e mauvais.e écolo ?

Au cours des vacances Noël, j’ai dévoré un livre , Braves Bêtes, Animaux et handicapés, même combat ? de Sunaura Taylor. Un extrait m’est revenu à l’esprit cet après-midi. Dans ce passage, l’autrice raconte son passage au véganisme et les difficultés afférentes pour une personnes dépendante :

 » J’ai découvert quelques petites astuces pour me simplifier la tâche de manger – les choses saines que je peux piocher facilement, les lentilles et le riz que je peux cuire sans risque dans un autocuiseur, le micro-onde, ce formidable allié des crips. Cependant, pour avoir éprouvé ces difficultés à me nourrir toute seule – une tâche enfantine, à première vue -, je sais quel défi cela représente pour certaines de suivre un régime vegan ou végétarien. Comment s’assurer, quand on est handicapé de manger des repas sains, à base de végétaux, alors qu’on a déjà souvent du mal à manger tout court ?

Mettre du crip dans l’éthique animale implique beaucoup de choses pour moi, y compris admettre qu’on puisse être politiquement végane, comme je l’ai décrit, mais incapable de traduire ces convictions dans son assiette […]. Suivre un régime végane peut s’avérer excessivement difficile, voire impossible, en raison d’une santé extrêmement précaire. Je vois cette éthique du crip comme un modèle social de véganisme, qui reconnait que la plupart du temps, pour manger végane, les obstacles les plus insurmontables ne sont pas personnels mais structurels – sociaux, politiques et économiques « .

Et si, donc, on mettait du crip dans l’écologie ?

Kesako ?

L’expression « crip » vient du mot anglais cripple qui signifie « estropié, boiteux, infirme, invalide« **. Les activistes handicapés, dès les années 1960 aux États-Unis, se sont emparés de ce terme, à l’instar du mot « queer » dans le milieu LGBT, qui peut être traduit par « bizarre » ou « louche ». En revendiquant leur identité crip, les personnes handicapées retournent le stigmate du handicap et le revendiquent avec fierté, l’investissent tout en remettant en cause les normes validistes (des normes qui hiérarchisent les individus en fonction de leurs capacités physiques, intellectuelles et affectives).

Vivre en ayant conscience de mes limites, c’est-à-dire en ne voulant pas à tout prix vivre comme une personne valide, ne fait pas de moi une mauvaise écolo. Une écolo incomplète, sans doute, mais qui ne l’est pas ? Et n’est-ce pas d’ailleurs ma qualité même, en tant que crip, d’être « incomplète » au regard de ceux qui, parce que la société les conduit à se voir comme tels, se pensent « normaux » ?

Bien qu’étant heurtée par les discours virulents concernant les automobilistes que tiennent certains militants écologistes et prônant le déplacement en vélo (car je donnerais cher pour pouvoir me déplacer en vélo d’une part, et d’autre part, je sais qu’il est nécessaire de limiter drastiquement les déplacements routiers), je me dis que le reste de mon mode de vie compense largement la manière dont je me déplace. En effet, je considère que les crips peuvent faire vivre leur idéaux, les valeurs à travers des moyens qui n’impactent pas leur qualité de vie et leur autonomie, et notamment à travers l’engagement militant, politique, à travers la profession qu’elles exercent.

Il n’y a pas de bons et/ou de mauvais écolos. C’est déjà bien de l’être, crip ou pas crip.

*Aude Martin, « La transition écologique à petits pas », Alternatives économiques, hors-série n°118, octobre 2019, p. 40.

** Handicap + queer = crip, Revue Les Ours à plumes

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